La relation économique entre la Russie et le Vietnam entre dans une nouvelle phase. Historiquement construite autour de la coopération politique, scientifique, militaire et énergétique, elle se repositionne aujourd’hui autour de projets stratégiques destinés à accompagner les ambitions économiques vietnamiennes jusqu’en 2030.
Le retour du nucléaire civil est probablement le signal le plus visible de cette évolution.
Avec la relance du projet Ninh Thuận 1, qui doit s’appuyer sur la technologie nucléaire russe, Moscou retrouve une place centrale dans l’une des infrastructures énergétiques les plus ambitieuses du Vietnam. Le projet prévoit deux réacteurs VVER-1200, pour une puissance totale d’environ 2 400 MW, alors que Hanoï cherche à répondre à une demande électrique en forte augmentation tout en poursuivant son objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. Le développement du projet Ninh Thuận est notamment suivi par cet article de Nuclear Engineering International.
Mais la coopération Russie–Vietnam dépasse largement le nucléaire.
Les deux pays disposent depuis 2012 d’un partenariat stratégique global et ont réaffirmé ces dernières années leur volonté de renforcer leurs relations économiques jusqu’en 2030. Leur feuille de route couvre l’énergie, le pétrole et le gaz, les transports, la construction ferroviaire, l’industrie mécanique, l’agriculture, les technologies et la formation.
Cette dynamique est particulièrement intéressante pour les entreprises européennes. Le développement de projets russo-vietnamiens de grande ampleur ne signifie pas nécessairement un marché fermé aux autres acteurs internationaux. Il peut au contraire générer un écosystème de besoins en ingénierie, équipements, contrôle qualité, sécurité, formation et sous-traitance dans lequel des entreprises françaises peuvent également trouver leur place.
Russie–Vietnam : une relation économique historique qui se redéploie
La Russie occupe une position particulière au Vietnam.
Contrairement à plusieurs nouveaux investisseurs arrivés avec l’accélération industrielle des deux dernières décennies, les relations entre Moscou et Hanoï reposent sur plusieurs générations de coopération.
L’énergie en constitue historiquement l’un des piliers.
Les entreprises des deux pays coopèrent depuis longtemps dans le pétrole et le gaz, notamment à travers des projets associant PetroVietnam à des partenaires russes. Le nucléaire civil constitue une autre composante structurante, avec la formation en Russie de spécialistes vietnamiens et la coopération autour du réacteur de recherche de Da Lat.
Cette relation est désormais appelée à se diversifier.
Dans leur feuille de route commune jusqu’en 2030, les deux gouvernements ont identifié plusieurs domaines prioritaires : énergie, construction de centrales, industrie minière, transport, construction navale, machines industrielles, modernisation ferroviaire, agriculture et technologies. Le Vietnam et la Russie souhaitent également favoriser davantage de joint-ventures et de production locale.
C’est une évolution importante.
La coopération russo-vietnamienne ne consiste plus seulement à prolonger des relations historiques. Elle s’inscrit de plus en plus dans la transformation industrielle actuelle du Vietnam.
Ninh Thuận devient un symbole de ce nouveau cycle
Le meilleur exemple est la relance du nucléaire.
Lorsque le Vietnam avait suspendu son programme nucléaire en 2016, les conditions économiques du pays étaient très différentes. Depuis, la consommation d’électricité a fortement progressé, les capacités manufacturières se sont développées et de nouveaux secteurs particulièrement énergivores — data centers, semi-conducteurs, industrie avancée — ont émergé.
Le retour du projet Ninh Thuận répond donc à une question économique centrale : comment fournir suffisamment d’électricité à une économie que le Vietnam souhaite faire monter en gamme au cours de la prochaine décennie ?
Vie en RussieRia Novostie : Quelle est l’histoire derrière ce nom ?La Russie dispose ici d’un avantage historique et technologique.
Mais le projet ne se résume pas à la fourniture de réacteurs.
Il faudra développer des infrastructures électriques, former des ingénieurs, organiser la sûreté nucléaire, construire des installations auxiliaires, gérer des milliers de documents techniques et mettre en place une supply chain conforme à des standards très exigeants.
C’est précisément à ce niveau que la dimension internationale du projet devient intéressante.
La relation Russie–Vietnam peut-elle aussi créer des opportunités pour des acteurs français ?
Oui, parce qu’un projet de cette taille fonctionne rarement comme une relation exclusive entre deux pays.
Le fournisseur de la technologie nucléaire peut être russe tandis que d’autres entreprises interviennent dans la gestion de projet, les études, certains équipements ou la formation.
C’est dans ce contexte que la France peut se positionner.
En mars 2026, le Vietnam a notamment exploré une coopération avec le groupe français Assystem, spécialisé dans l’ingénierie et le management de grands projets nucléaires.
Le groupe a proposé plusieurs formes d’accompagnement, allant de l’assistance technique lors des négociations avec les fournisseurs jusqu’à la mise en place d’une organisation franco-vietnamienne composée d’experts internationaux et d’ingénieurs locaux sur une période pouvant atteindre 10 à 15 ans.
Cette situation illustre bien le type de coopération qui pourrait se développer.
La France n’a pas besoin de remplacer la Russie pour participer à la montée en puissance du secteur énergétique vietnamien. Les compétences peuvent être complémentaires.
Russie, France et Vietnam : des expertises complémentaires plutôt qu’un jeu à somme nulle
Le cas de Ninh Thuận est intéressant parce qu’il montre que la logique des grands projets internationaux est rarement binaire.
La Russie peut apporter une technologie nucléaire, une expérience opérationnelle et une coopération historique.
La France dispose de son côté d’un écosystème extrêmement développé dans l’ingénierie, la sûreté, le contrôle, les équipements spécialisés et la formation.
Le Vietnam, enfin, cherche à développer progressivement ses propres compétences.
Le véritable enjeu à l’horizon 2030 sera donc moins de savoir quel pays « remporte » un projet que de déterminer comment le Vietnam peut localiser une partie de la chaîne de valeur et transférer les compétences vers ses propres entreprises et ingénieurs.
Cette logique peut concerner :
La formation
Des ingénieurs vietnamiens pourront continuer à être formés dans les établissements russes tout en bénéficiant de programmes avec des organismes français ou européens.
L’ingénierie
Des consultants indépendants peuvent contribuer à la gestion des contrats, au contrôle des fournisseurs, à la documentation et à la supervision.

Les équipements industriels
Pompes, vannes, systèmes de filtration, capteurs, composants électriques ou systèmes de contrôle représentent autant de marchés potentiels pour les fournisseurs internationaux.
La localisation industrielle
Le Vietnam cherchera probablement à faire fabriquer localement une partie croissante des éléments non critiques.
Cela peut créer des partenariats entre équipementiers étrangers et sous-traitants vietnamiens.
2030 : la coopération russo-vietnamienne ne se limitera probablement pas au nucléaire
Le nucléaire attire l’attention parce qu’il s’agit d’un secteur stratégique, mais plusieurs autres domaines présentent une dynamique intéressante.
La coopération énergétique inclut déjà le pétrole, le gaz et les infrastructures électriques. Les deux gouvernements ont également évoqué le développement des renouvelables et des énergies propres.
Le ferroviaire représente un autre domaine à suivre.
Le Vietnam prépare des investissements considérables dans son réseau de transport, notamment les lignes urbaines et le projet ferroviaire à grande vitesse Nord-Sud. La Russie a officiellement identifié la modernisation des chemins de fer et les équipements de transport parmi les secteurs où les deux pays pourraient renforcer leur coopération.
Les machines industrielles et la construction navale figurent également dans la feuille de route bilatérale.
Enfin, l’agriculture présente un potentiel dans les deux directions : exportations vietnamiennes vers le marché russe, fourniture de produits russes au Vietnam et développement de projets de transformation.
Pour les sociétés françaises observant ces marchés, cette dynamique est intéressante parce qu’elle contribue à élargir l’écosystème industriel vietnamien dans son ensemble.
Pour les PME françaises, regarder les projets russo-vietnamiens comme une chaîne de valeur
C’est probablement l’angle le plus pertinent à renforcer dans l’article.
Une PME française n’a généralement pas vocation à négocier directement un projet nucléaire avec le gouvernement vietnamien.
Elle peut en revanche fournir une technologie à l’un des acteurs du projet.
Elle peut travailler avec :
- un EPC ;
- un groupe d’ingénierie ;
- un équipementier de premier rang ;
- un partenaire vietnamien ;
- un intégrateur ;
- ou un sous-traitant industriel local.
La même logique s’applique au ferroviaire, à l’énergie et aux grands projets industriels.
Pour une entreprise française, comprendre la dynamique Russie–Vietnam peut donc servir à identifier les futurs besoins d’achat et de sous-traitance plutôt qu’à considérer la Russie uniquement comme un concurrent.
Pourquoi le Vietnam devient plus intéressant à mesure qu’il approche de 2030
La question centrale derrière tous ces projets reste la transformation du Vietnam.
Le pays cherche simultanément à sécuriser son énergie, moderniser ses transports, développer ses infrastructures numériques et faire monter son industrie en gamme.
Vie en RussieL’Ukraine est-elle toujours sous influence russe ?Cela crée des opportunités bien au-delà des relations bilatérales avec la Russie ou la France.
Énergie, construction, industrie, santé, éducation, logistique et technologies figurent parmi les secteurs qui concentrent aujourd’hui une part importante des besoins d’investissement. Une vue plus large des secteurs porteurs pour investir au Vietnam montre notamment comment ces priorités s’inscrivent dans la transformation générale de l’économie vietnamienne.
Pour les sociétés internationales, le principal changement est que le Vietnam devient progressivement à la fois une base de production et un marché pour les technologies industrielles.
C’est particulièrement important pour les PME françaises.
Une entreprise qui s’intéressait auparavant au Vietnam pour sous-traiter certaines pièces peut aujourd’hui y trouver des clients pour ses machines, ses technologies, son ingénierie ou ses services.

Russie–Vietnam : un partenariat historique qui entre dans une phase plus industrielle
La relance de Ninh Thuận apporte finalement une nouvelle dimension aux relations entre Moscou et Hanoï.
Elle réactive un domaine de coopération historique, mais dans un Vietnam très différent de celui qui avait initialement approuvé son programme nucléaire.
L’économie est plus grande, l’industrie plus internationalisée et les besoins technologiques beaucoup plus importants.
La Russie dispose d’une position privilégiée grâce à l’ancienneté de ses relations et à ses compétences dans l’énergie.
Mais les ambitions vietnamiennes à l’horizon 2030 sont suffisamment vastes pour nécessiter une multitude de partenaires.
C’est là que réside l’intérêt pour les entreprises françaises.
Plutôt que de regarder la coopération Russie–Vietnam comme un espace économique fermé, elles peuvent l’observer comme l’un des moteurs de la nouvelle vague de grands projets vietnamiens.
Ninh Thuận en est aujourd’hui le symbole le plus visible. Mais les mêmes dynamiques devraient progressivement apparaître dans l’énergie, le ferroviaire, les machines, l’industrie avancée et les infrastructures.
Pour les groupes comme pour les PME françaises, le véritable enjeu sera donc d’identifier suffisamment tôt où se situera leur place dans ces nouvelles chaînes de valeur à l’horizon 2030.




